Le webzine « Grosse et dépressive » : regard d’une féministe et communicante

Aujourd’hui, il n’est plus à préciser à quel point les limites entre presse et web sont devenues poreuses. Ni à quel point la communication web doit être extrêmement réfléchie, posée, calibrée. A l’ère des bad buzz et des réseaux sociaux qui s’emballent, il est difficile de laisser passer une erreur de ligne éditoriale ou un post problématique. Un exemple avec deux organes « féministes ».

Causette_couvLe 31 janvier, l’un des groupes féministe de facebook les plus fréquentés, « Les copines de Causette » est le témoin d’un événement révélateur de l’importance croissante des communautés féministes du web et de la menace (et/ou opportunité financière) qu’elles consistent pour les médias traditionnels papiers.

Ce groupe, créé à la base en 2009 par Gilles Bonjour, administrateur général, du célèbre magasine « plus féminin du cerveau que du capiton », s’est transformé au fil du temps en une communauté indépendante du magazine, qui comptait plus de 11.300 membres, jusqu’à ce que Bonjour et la journaliste Chloé Marot  suppriment les administratrices et modératrices indépendantes.1 La réaction d’une majorité des membres actives, sera très négative et s’exportera forcément sur les réseaux sociaux où lectrices actuelles, anciennes ou critiques du magasine, s’adonneront aux reproches au vitriol via le hashtag #JeNeSuisPasCausette. (jusqu’à 100 tweets par heure sur le sujet)2. Le hashtag  permetta aussi de rappeler les controverses ayant terni la réputation du magazine (putophobie, apologie de la pédophilie féminine, masculinisme).3 Avec un tirage moyen de 135 065 4 pour 11.300 membres décortiquant la ligne éditoriale du magazine, cette communauté constituait le rêve de tout community manager : une communauté soudée, active, et surtout gratuite, autour du nom de sa marque. La mauvaise approche du magasine provoquera la fin de cette manne financière.

L’affaire se finira par la suppression du groupe et la migration des membres actives vers d’autres lieux de discussion. L’image de Causette en a été irrémédiablement ternie. Aujourd’hui, d’ailleurs, Causette est en redressement judiciaire.5 Peut-on y voir un lien ? Je pense que oui.

Passons à Grosse et Dépressive.

 La situation n’est pas la même : nous parlons d’un webzine, d’un projet réalisé par des étudiantes en art et communication à Toulouse. Des étudiantes encadrées par leurs professeurs, que l’on peut donc légitimement considérer comme rôdées à l’écriture web, à la gestion de crise, au community management et au bad-buzz. Il semblerait qu’il n’en est rien.

Ces étudiantes décident donc de créer un webzine « féministe », battant en brèche les « clichés et les diktats de la société ». Pensant prendre le contre-pied de la presse féminine généraliste (qui n’est assurément pas féministe!), elles intitulent leur webzine Grosse et Dépressive, et distillent blagues fatshamisantes et psychophobes un peu partout, jusqu’à leur logo, atterrant. Leur compte twitter était localisé jusqu’il y a peu « dans le frigo » tandis que des hashtags aussi charmants qu’ #instantdépressive #instantgrosse balisaient leurs comptes twitter et instagram.CaptureLa colère des concernées (grosses, dépressives) est légitime. Les réponses que ces étudiantes leur donneront ne feront qu’agrandir leur colère et l’impression d’être prises pour des quiches. Je vous invite à jeter un oeil ici et ici pour saisir l’ampleur du problème.

Passons sur la teneur absolument non révolutionnaire des articles du webzine (bien que l’utilisation du terme « lobby gay » dans l’un des articles m’aie heurté et que les injonctions sociétales y soient toutes aussi présentes que dans un Cosmo ou un Biba). Passons sur l’utilisation de clichés dégueulasses sur la dépression et le corps gros. Passons sur l’instrumentalisation des vécus et d’expériences personnelles pour faire de la “provoc”.

Elles rigolent, elles rigolent, mais elles n'aiment pas trop quand on fait de même...

Elles rigolent, elles rigolent, mais elles n’aiment pas trop quand on fait de même.

Attaquons plutôt leur gestion de l’affaire. Quand on fait un badbuzz, qu’un message que l’on a fait passer n’est pas bien reçu, on ne considère pas les lecteurs comme des cons. On ne dit pas “qu’ils ont mal compris”. On ne les accueille pas avec condescendance et mépris. Si le message a été mal compris, c’est qu’il a été mal exprimé. Alors, on rectifie le tir: on reconnaît ses erreurs (même si ça fait mal), on s’excuse. Parce que l’usager du web, qui arpente les réseaux sociaux, il s’énerve vite. Et il a un pouvoir. Le pouvoir de forger une réputation et de foirer un référencement. Le pouvoir de faire sombrer un projet. Sur le web, peu sont les traces qui disparaissent vraiment.

Alors vous me demanderez peut-être en quoi c’est grave, un simple projet scolaire maladroit et dont les étudiantes – car certes, rappelons-le, elles sont étudiantes – sont incapables de comprendre les critiques qui leur sont faites et de réagir de manière appropriée. Certes, ce webzine est anecdotique, personne ne le lit. Il n’est pas diffusé à grande échelle. Mais il contribue à disséminer des clichés faux et insultants sur le net, avec l’appui des professeurs. Il contribue à présenter les grosses et les dépressives comme des objets dont on peut se servir pour pimenter une communication. Il constitue une de ces microagressions constantes que les femmes, grosses et/ou dépressives, subissent tous les jours.

Alors, aux étudiantes derrière Grosse et Dépressive, je vous dit ceci: ce n’est peut-être qu’un projet scolaire et vous rigolez peut-être entre vous devant la pluie de femmes légitimement en colère qui vous tombe dessus. Mais remettez-vous en question. Et si vous n’êtes pas d’accord, c’est pas grave. Agissez en communicantes, au moins: reconnaissez que vous faites un badbuzz et agissez, professionnellement, en conséquence.

Quand aux lecteurs et lectrices, je vous invite à aller signifier votre colère ici et à signer la pétition ici. Pour être tenu-e au courant des actions à venir, vous pouvez liker ici.

Edit: la page facebook « Grosse et dépressive » ayant été supprimée, vous pouvez transmettre vos remarques sur twitter, instagram et sur le site web.

Sources:

1https://www.facebook.com/groups/45354203249/, page consultée le 31/01/2015
2https://www.hashtags.org/analytics/jenesuispascausette/, page consultée le 01/02/2015
3http://hashtagify.me/
4http://www.ojd.com/Support/causette, page consultée le 01/02/15
5http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2015/04/29/le-magazine-feminin-causette-place-en-redressement-judiciaire_4625218_3236.html

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2 commentaires
  1. Merci pour cet article très juste.
    Pour Causette, même si je n’aimais pas ce magazine, je trouve tout de même inquiétant qu’il finisse en redressement judiciaire : même le féminisme le plus léger, le plus tm, le plus « acceptable », ne parvient pas à survivre dans la presse tandis que les magazines féminins traditionnels et débordants d’injonctions continuent de très bien se vendre.

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